Présentation

Si vous adoptez la méthode pragmatique, il faudra faire ressortir
de chaque idée sa valeur réelle pratique et la mettre à l’épreuve
en la plongeant dans le flux de votre expérience. Une idée apparaît
dès lors moins comme une solution que comme une indication sur les
divers changements qu’on peut faire subir aux réalités existantes.
Les théories deviennent ainsi des instruments.
– William James, Le Pragmatisme

Ce colloque-laboratoire est né d’une question à double tranchant : à quelles conditions les matières et les outils d’un créateur peuvent-ils devenir des matériaux et des instruments pour penser sa propre création ? Inversement, comment des idées, des concepts, des théories, peuvent-ils problématiser — déclencher, guider, détourner, perdre, etc. — le processus de création ? C’est cette double question qui animera les activités du colloque. Afin d’assurer à cette double question sa plus grande efficacité, nous lui avons donné un cadre concret de résonance et de dissonance : le rôle de l’imprévu, de l’erreur et de l’errance dans la recherche-création.

L’imprévisibilité n’est pas toujours un danger ou un obstacle qu’il faut réduire ou contrôler pour arriver à ses fins, mais souvent un risque qu’il faut courir et parfois provoquer pour mieux déjouer des logiques de travail ou de pensée qui nous ont rendus trop insensibles aux bruissements du possible. Qu’il érige une loi de la physique ou qu’il compose un texte musical, le chercheur et créateur est inévitablement lancé dans un espace dont la cartographie mobile est une recombinaison constante de gestes volontaires et involontaires, de repères théoriques et d’intuitions pratiques. Il nous semble qu’il existe des espaces d’imprévu, d’erreur et d’errance dont parlent rarement les artistes et les chercheurs, bien qu’ils les fréquentent souvent : ce sont ces espaces que ce colloque-laboratoire veut explorer.

Nous avons donc imaginé un dispositif permettant de donner une réalité au trait d’union entre la recherche et la création. Ce dispositif, c’est le « colloque-laboratoire » : un système de relais entre bricolages de matériaux et échafaudages théoriques, avec pour chambre d’échos l’ancienne École des beaux-arts de Montréal, cet espace historique, culturel et politique qui garde évidemment la mémoire d’une autre articulation entre pratique artistique et pratique théorique. Les chercheurs-créateurs pourront occuper les vastes corridors, les demi-étages, les pièces aux multiples ramifications de l’École des beaux-arts pour y situer leur réflexion performative, installative, audio-visuelle, musicale, etc. Un colloque peut devenir un laboratoire si, tout en restant un lieu d’échanges, il devient aussi un dispositif d’expérimentation où les chercheurs-créateurs réfléchissent à leurs processus de pensée et transmettent les résultats de cette réflexion par les moyens mêmes de leur pratique artistique, artisanale, médiatique, poétique, etc.

Nous espérons que le dispositif du colloque-laboratoire fera bifurquer les sentiers habituellement empruntés par les chercheurs universitaires : s’il existe quelque chose comme la recherche-création, cela doit trouver une manifestation propre jusque dans les activités de transmission des connaissances. D’où l’idée de rassembler des outils — des écrans, des projecteurs, des haut-parleurs, des ordinateurs, une console, une scène, des éclairages —, de les mettre à la disposition des chercheurs-créateurs, en les invitant à exposer ou à performer concrètement leurs hypothèses, à les éprouver et les mettre à l’épreuve, à les partager avec leurs pairs et un large public.

À travers la recherche-création propre à chacun des participants, il s’agira d’explorer quatre territoires problématiques :

  1. Qu’est-ce qui gagne véritablement le statut d’erreur, d’imprévu et d’errance dans une pratique de recherche-création ?
  2. Quels rapports entretiennent l’erreur, l’imprévu et l’errance avec les protocoles techniques, les normes de travail, les attentes du milieu artistique (ou scientifique) ?
  3. Quel rôle joue l’imprévu dans les rapports établis entre la théorie et la pratique ?
  4. Peut-on planifier ou conceptualiser à l’avance une erreur ou une errance ? Qu’est-ce qui reste de l’erreur et de l’imprévu dans l’œuvre finie ?
L’exploration de ces quatre territoires devrait être l’occasion pour les participants (chercheurs, artistes et étudiants) de réfléchir à la singularité de la recherche-création dans la production du savoir.

En définitive, ce colloque-laboratoire veut donner une réponse concrète et efficace à la question suivante : Comment faire en sorte qu’un projet de recherche-création participe de manière pleine et entière à l’avancement des connaissances, et ce, sans rien concéder sur le plan de l’expérience sensible ? Si l’exercice supérieur de la recherche-création consiste à poser et à explorer un problème par les moyens des images, des sons, de la musique, des mots, du montage, du mixage, de la performance, alors quelles idées sensibles et pragmatiques de l’imprévu, de l’erreur et de l’errance deux jours d’expérimentation en colloque peuvent-ils produire ? Le dispositif de ce colloque a donc pour but de susciter une réflexion rigoureuse, soutenue et systématique sur la recherche-création elle-même, de sorte à déterminer avec le plus de force possible :

  • sa logique singulière
  • son efficacité intellectuelle et pratique
  • ses visées épistémologiques propres
  • sa complémentarité avec les autres types de recherche
  • son articulation entre la théorie et la pratique

– Frédéric Dallaire et Serge Cardinal

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Photo : Atelier de sculpture – modèle vivant, [1950 ou 1951]. Service de Ciné-Photographie – Province de Québec – négatif 52511. Archives UQAM.
Fonds d’archives de l’École des beaux-arts de Montréal (5P), boîte 2234C44a.